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Les difficultés de la déradicalisation...

Émission du 04/03/2016

Sommaire

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    Résumé

    Caroline Roux reçoit Dounia Bouzar, anthropologue, directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI), pour parler du difficile processus de déradicalisation et des actions de prévention à mener en direction des jeunes.

    Note invitée a pris ses distances avec le gouvernement dans la lutte contre la radicalisation : « J'ai refusé la reconduction de l'appel d'offres. On a fait un excellent travail en partant des réalités du terrain. Il y a un tournant politique plus idéologique, notamment concernant la déchéance de nationalité. Ce n'était pas approprié. Quand on travaille sur la nouvelle radicalité, on s'aperçoit qu'ils individualisent la raison de faire le djihad et qu'ils embrigadent des jeunes complètement différents. Finalement, vous avez des familles de toutes origines, pas forcément liées à l'immigration. Faire une loi sur la déchéance c'est faire croire que c'est un problème d'immigrés, d'Arabes... Ça met la France en danger ». Mais de préciser : « Ça ne veut pas dire que j'abandonne la cause et que je ne travaille plus avec certains ministères. On a formé toutes les équipes de toutes les préfectures. Bernard Cazeneuve voulait que chaque préfet ait son équipe ».

    Reste que ces derniers jours, une affaire met à mal le travail réalisé par Dounia Bouzar et ses équipes : Léa, une jeune fille dont elle s’occupait, a été interceptée alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre les rangs de l'État islamique. La directrice du CPDSI se défend : « On savait qu'elle n'était pas sortie d'affaire. Nous-mêmes avons prévenu le juge. Il y a un embrigadement relationnel et idéologique. L'embrigadement relationnel, c'est le plus dur. C'est le groupe qui les met en fusion et qui leur dit "tu es belle", qui les appelle 200 fois par jour... Léa nous a permis de comprendre la force de cette fusion, de cette exaltation de groupe, Quand on est adolescent, c'est très difficile. On est valorisé. Léa est l'héroïne de mon livre. Elle avait l'impression que c'étaient des "mini-moi". "On n'a plus peur de rien, plus peur des autres, de la vie..." "On n'a plus peur des maladies, on Elle l'a expliqué. On adapte des méthodes. Le lundi, les jeunes vont nous dire "Vite, sauve celle-là, elle va partir avec un groupe de majeurs... Appelle la police!" Et le mercredi, il y a des menaces (…) Quand un jeune se déradicalise, il y a une longue période de stabilisation. Mais il y a toujours un clivage. Mais à un moment, le groupe lui manque. Ces jeunes disent qu'ils ne voulaient pas rappeler le réseau, le groupe, mais ça a été plus fort qu'eux ».

    Aujourd’hui, Léa est en prison : « On avait demandé un centre fermé éducatif parce qu'Internet est le 1er ennemi. Dès qu'ils sont en réseau avec eux, Daech est plus fort que nous pour provoquer cette fuite du monde réel. qui sont présents en Syrie ».

    Au fond, y a-t-il une approche féminine de la déradicalisation ? Oui et non, selon notre invitée : « Daech arrive à proposer aux filles des raisons presque féminines. Par exemple, le prince barbu qui sera protecteur, le mythe du sauveur, du héros. L'idée selon laquelle mourir, ça va sauver les familles... Elles vont croire qu'elles vont diriger un hôpital. Elles sont coupées des médias et n'ont accès qu'à la propagande de Daech. A la fin, tous les jeunes, quelle que soit la façon dont ils ont été hameçonnés, sont déshumanisés. Le meurtre est banalisé. Ils déshumanisent leurs victimes. Ils les coupent en morceaux pour leur enlever leur aspect semblable, humain. Ils n'ont plus de sentiments. Ils voient le sentiment humain comme quelque chose qui va les parasiter dans leur mission divine ».

    Et puis il y a pour certaines le retour à la réalité : « Nous en avons une qui témoigne sans arrêt et qui n'est pas en prison. Elle s'est aperçue que son prince n'existait pas. Elle s'est retrouvée enfermée dans la maison close des femmes, des femmes qui ne parlaient pas la même langue, qui n'avaient ni à manger ni à boire, qui ne pouvaient pas prendre de douche... Les hommes viennent sur catalogue se présenter. Elle a refusé d'épouser le 1er venu et a été incarcérée pendant 5 mois. Il faut montrer l'incohérence de Daech entre le mythe présenté et la réalité du terrain. Les déradicalisés et les repentis peuvent sauver ceux qui sont dans cette utopie ».  Elle conclut : « La phase de stabilisation dure des années. Nous n'avons qu'un an de recul. Quand vous faites votre groupe de parole, vous devez faire attention. On tire d'un côté et Daech tire de l'autre. Ils envoient des gens physiques. Quand ils voient que la personne est avec nous, ils la géolocalisent. Ils la font parler. Vous ne savez pas si la jeune fille qui arrive est la jeune fille stabilisée qui va sauver des vies ou si c'est celle qui veut vous tuer. C'est notre quotidien. Sur les 234 désembrigadées physiquement, la moitié n'a plus essayé de passer à l'acte ».

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