Diffusé à l'occasion du quarantième anniversaire des Rencontres internationales de la photographie d'Arles, ce film, signé par l'un de ses proches, donne la parole à Lucien Clergue, l'inspirateur de ce rendez-vous désormais incontournable. Depuis la ville camarguaise, Laurence Piquet rend hommage au grand artiste, le temps d'une soirée.
« Les thèmes de mon travail… brutalement résumé, c'est la vie, la mort et les quatre éléments. La vie, ce seront les nus, qui viendront un peu plus tard, mais ç'a été d'abord la mort. » Plus d'un demi-siècle que Lucien Clergue interprète, à sa manière puissante et lumineuse, les paysages et les visages de sa région natale, le pas de deux qu'exécutent torero et taureau, les corps abandonnés des femmes dans l'écume des vagues, l'univers festif et musical des Gitans. Des tableaux de désolation qui le hantent dans ses années de jeunesse naissent, à travers son regard, des images irréelles d'une extraordinaire beauté. Tout est dit dans ses clichés qui traduisent son obsession de la mort, mais aussi son incommensurable amour de la vie. Insatiable et infatigable, il saisit les rues en ruines d'Arles après la guerre, la terre desséchée ou gelée de la Camargue, les empreintes laissées par le vent sur le sable des plages, vite balayées par la mer, les branches brisées des arbres, les carcasses d'oiseaux morts… L'œuvre se passe de mots. Mais qu'est-ce qui prédestinait Lucien Clergue à devenir photographe ?
Provoquer les rencontres
« Picasso à la cigarette. La Californie », Cannes, 1956.
Né, en août 1934, dans une petite ville qu'il décide une fois pour toutes d'ériger en « centre du monde », Clergue s'adonne à la photo dès l'âge de 13 ans : « Ma mère m'a offert un jouet, un petit appareil, mais entre-temps j'étudiais aussi le violon. Elle souhaitait que je sois un artiste… Sur mes premières photos, il y a ma mère et mon violon. » Fallait-il encore savoir forcer son destin, à une époque où la photographie n'intéresse qu'une poignée de passionnés. C'est en apercevant Picasso dans les arènes d'Arles, l'année de ses 19 ans, que Lucien Clergue a l'idée de lui montrer son travail. Il l'interpelle à la fin de la corrida. Et le culot paie. Le maître l'accueille avec bienveillance, l'encourage et lui demande de lui envoyer d'autres photos. Quelques mois plus tard, Picasso lui accorde la permission de le photographier, lui promet « de faire la couverture de (son) premier livre et l'affiche de (sa) première expo. Bref, c'était absolument glorieux. Ç'a commencé véritablement à ce moment-là. J'avais 21 ans et tout est parti. » Tout au long de sa vie, Lucien Clergue en a fait, des photos, des livres et même des courts et des moyens-métrages, en réinventant sans cesse son art ! Mais son travail personnel ne lui suffit pas. Fidèle à son port d'attache, l'Arlésien s'est engagé depuis fort longtemps à redorer le blason de l'antique cité romaine qui l'a vu naître. Après avoir constitué avec son ami Jean-Maurice Rouquette, alors conservateur du musée Réattu, la première collection photographique, il lance en 1969, avec le même et l'écrivain Michel Tournier, les Rencontres internationales de la photographie. La boucle est bouclée avec la création, en 1982, de l'Ecole nationale de la photographie. Arles est ainsi devenue le rendez-vous incontournable des photographes du monde entier. Merci, Lucien Clergue.
Beatriz Loiseau
Entretien avec Bernard Gille, auteur et réalisateur
Lucien Clergue s'est confié à la caméra de Bernard Gille.
Vous connaissez Lucien Clergue depuis longtemps. Que souhaitiez-vous montrer avec ce film ? Bernard Gille: Je considère Lucien Clergue comme un père spirituel. Il a été quelqu'un d'essentiel dans ma destinée. J'avais 20 ans quand je l'ai rencontré en 1972. Il m'a apporté une autre vision de la photographie et a éveillé ma vocation. Ma génération ne connaissait que les photoreporters. Lui, il a ouvert des voies résolument nouvelles. Cette rencontre m'a fait délaisser la peinture pour devenir photographe. En 1982, j'ai même quitté mon poste de professeur aux beaux-arts de Liège pour venir enseigner à la toute nouvelle école nationale de photographie d'Arles. Ça faisait longtemps que j'avais envie de réaliser un film sur lui. Au-delà de sa vie et de son œuvre, incontestablement majeure, je voulais montrer ce qu'il a apporté à Arles et à la photographie. En plus d'un artiste, cet homme a été un véritable aménageur du territoire. Il a contribué à faire de sa ville le centre mondial de la photographie.
Comment avez-vous travaillé sur ce film? B. G.: Lucien Clergue m'a laissé carte blanche. J'ai d'abord bâti une trame. Puis je l'ai suivi pendant trois ans un peu partout : dans son atelier, dans les arènes d'Arles ou de Nîmes, dans les musées, sur les plages camarguaises… Dans un souci de simplicité, le film est volontairement chronologique. On peut ainsi avoir facilement un aperçu de ses différentes périodes. J'ai choisi moi-même les œuvres que l'on voit à l'écran. Il m'a semblé intéressant aussi de recueillir le témoignage de quelques personnes qui ont traversé sa vie, comme Jean-Maurice Rouquette, Michel Tournier, Agnès Varda ou Roman Polanski.
Au-delà du grand photographe, qu'est-ce qui vous frappe chez l'homme? B. G.: Son énergie, la manière dont il se remet en cause sans cesse. Avec ses surimpressions — sur des photos de tableaux classiques —, il a franchi une étape de plus, en utilisant toujours l'argentique… L'incroyable puissance de travail de cet homme de 75 ans. Sa curiosité permanente. Je crois que, comme Molière, il mourra au travail. C'est peut-être sa façon d'exorciser la mort.
Propos recueillis par Beatriz Loiseau
Les invités de l'émission
— Lucien Clergue — Patrick Talbot, directeur de l'école nationale supérieure de la photographie d'Arles — François Hébel, directeur des Rencontres internationales de la photographie