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Pour redynamiser les centres-villes, il faut "une grande réflexion sur les habitudes de consommation"

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Conso / Vie pratique

Pour redynamiser les centres-villes, il faut "une grande réflexion sur les habitudes de consommation"

INTERVIEW - Depuis 2001, le commerce de centre-ville a baissé de 3,7%, et le parc de surfaces commerciales a doublé, essentiellement en périphérie. L'installation des grandes surfaces en périphérie des villes a-t-elle dessiné une nouvelle ville française ? Nathalie Lemarchand, enseignante-chercheuse et ancienne présidente de la Commission française de géographie du commerce, répond à La Quotidienne.

 

 

La Quotidienne : De plus en plus de centres commerciaux s'installent en périphérie des villes, et beaucoup de petits commerces disparaissent des centres-villes. Cette nouvelle géographie du commerce a-t-elle redessiné la ville française ?

 

Nathalie Lemarchand : Une carte s'est effectivement redessinée, mais pas seulement à cause de cette dynamique du commerce, qui s'ajoute à d'autres facteurs explicatifs. Il est avant tout important de souligner que la dynamique que nous connaissons aujourd'hui, avec l'ouverture de plus en plus rapide d'hypermarchés en périphérie des villes, n'est pas nouvelle. Elle a une petite cinquantaine d'années. Rappelons-nous que le premier hypermarché a vu le jour en 1953, et  que Carrefour vient de fêter son cinquantième anniversaire.

La fermeture des petits commerces n'est pas nécessairement due aux hypermarchés mais aussi aux transformations urbaines, sociales, commerciales au moment de leur apparition. Il y a eu, dès le développement des hypermarchés, un renouveau de la génération des petits commerçants, dont une partie s'est dirigée vers la grande distribution. Les gens ont aussi connu plus de difficultés à circuler en ville. Dans le même temps, de plus en plus de lotissements étaient construits en périphérie des villes.

 

 

La Quotidienne : Quelles sont les causes principales de cette dynamique du commerce ? On pointe beaucoup du doigt les loyers élevés en centre-ville pour les commerçants et les nouvelles habitudes des acheteurs...

 

La question du coût du loyer en centre-ville est très différente selon les villes. Certes c'est une vraie question dans les grandes métropoles, pour l'achat et la location, mais on a malgré tout une population aisée qui s'installera de toute façon en centre-ville.

En revanche, les habitudes de consommation et les façons d'acheter ont effectivement changé. Il y a donc surtout des facteurs démographiques, économiques, urbanistiques, qui dépendant aussi des choix de politique publique.

 

La Quotidienne : Justement, les politiques publiques démontrent-elles une volonté de changer cette dynamique, voire de l'inverser ?

 

C'est compliqué, car plusieurs échelles de décision peuvent se confronter. Aujourd'hui, la réflexion sur l'aménagement commercial doit se faire au niveau de l'agglomération, dans le cadre des Schémas de cohérence territoriale (SCOT). C'est un consensus qui doit être trouvé avec l'ensemble des élus dans les communautés d'agglomération, qui votent un document d'aménagement commercial, inclus dans le SCOT.

Mais, à l'échelle locale, les maires ont la gestion du plan local d'urbanisme (PLU) et peuvent prendre des décisions contre le SCOT. Ils ont un droit de préemption et semblent de plus en plus attachés à l'exercer. Ils souhaitent par exemple plus de commerces de bouche (boulangerie, boucherie, fromagerie...), et ralentir l'installation de commerces de prêt-à-porter. Mais les commerces de bouche nécessitent un Certificat d'aptitude professionnelle (CAP) et ils n'ont pas toujours suffisamment de professionnels. D'autant plus que ces derniers vont se diriger vers la grande distribution, qui ouvre ses propres rayons de bouche.

Le SCOT amène à privilégier des zones de densification commerciale et à vouloir empêcher l'ouverture de grande surfaces commerciales dans de nouveaux pôles de l'agglomération. En principe, si une grande surface souhaite s'installer sur une partie de l'agglomération mais que le document d'aménagement commercial ne le permet pas, l'élu devrait refuser. Mais ce n'est pas toujours le cas...

 

 

La Quotidienne : Que peut-on faire concrètement pour empêcher la disparition des petits commerces ?

 

L'organisation du commerce n'est pas la seule solution. Aujourd'hui, en périphérie, on trouve aussi de la restauration, des loisirs, de l’hôtellerie. Les centres-villes ont perdu des activités de loisirs, et il n'y a presque plus de cinémas dans les centres-villes. A Roubaix, le multiplex est installé en centre-ville, mais c'est grâce à une politique très volontariste de la part des élus.

Il est difficile de mettre en place une réglementation stricte qui puisse arrêter cela. Pour redynamiser les centres-villes, il faut avant tout une grande réflexion sur l'amplitude des horaires, les modes de transport, les modes de consommation et d'usage de la ville. Il faudrait connaître localement les pratiques et les usages sur les territoires. Cette réflexion doit se conjuguer à une politique publique et nécessiterait de revenir sur les conventions collectives.

 

La Quotidienne : Comment voyez-vous la ville du futur ?

 

Il continue d'y avoir un phénomène de construction et d'installation en périphérie. Les enfants du périurbain prévoient de s'installer eux-mêmes dans le périurbain. Par ailleurs, il y a tout de même un retour vers le centre-ville, notamment de la part d'une population vieillissante. Il ne faut pas oublier non plus que la démographie française est croissante, et que les villes continueront de toute façon à croître.

Au niveau du commerce, il faut aussi compter avec internet. La technologie sera de plus en plus innovante. Commerce électronique et commerce physique semblent se combiner. A Séoul, en Corée du Sud, le commerce électronique se développe avec les nouvelles technologies. On voit se former de nouveaux complexes commerciaux extrêmement étendus, où l'on trouve à la fois des commerces, des cinémas, des bureaux. Il y a donc une complexification des fonctions, une imbrication, et une continuité de circulation à l'intérieur de cet ensemble.  

 

Propos recueillis par Claire Digiacomi

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