« C’est le premier patron [Jean Moulin] que j’ai eu. Je n’avais pas 22 ans. Tout d’un coup, je devenais un homme parce que j’avais une mission. J’étais responsable du travail que j’allais faire ! »
Qui est à l’origine de ce projet ? Daniel Cordier : C’est un projet de Régis Debray. Il m’a contacté un jour pour vérifier un certain nombre de choses, à la suite de la publication de mon livre Alias Caracalla. Ce que j’ai compris plus tard, c’est que ce que je lui disais était sans relation avec tout ce qu’il avait lu et entendu. Il a compris que ce n’était pas moi qui étais fou mais les autres qui disaient n’importe quoi… Je l’estime beaucoup. C’est un grand admirateur du général de Gaulle, ce qui n’est pas mon cas, sauf pour la guerre. J’ai beaucoup de sympathie pour lui, j’admire sa culture, que je n’ai pas. C’est une relation très singulière et très affective de ma part. Tout d’un coup, il m’a dit : « On fait ce film. »
Pourquoi avez-vous eu envie de dire en images ce que vous aviez écrit dans Alias Caracalla ? D. C. : Je travaille beaucoup. Je me suis donné tellement de mal pour mon livre. J’ai tout abandonné depuis trente ans pour écrire mes bouquins. C’est l’excellent historien Jean-Pierre Azéma qui m’a poussé à écrire mes souvenirs. Je ne me rendais pas compte que j’étais le seul à avoir vécu cela. Mais ce que l’on a vécu, on ne peut jamais le raconter. On essaie de reconstituer le passé plus ou moins bien. Ce livre est une reconstitution qui, par ma volonté et mes efforts, est le plus près possible du passé… J’ai mis beaucoup de temps, je ne voulais pas faire ce livre parce que je n’ai pas fait la guerre ! Je voulais me battre et je ne me suis pas battu. Je n’ai pas tué un Allemand, c’est épouvantable !
« C’était un homme ouvert sur l’expérience, sur la vie... C’est quelqu’un qui a répondu à la question : qu’est-ce qu’être un homme ? »
Quels sont les lieux qui vous ont particulièrement marqué ? D. C. : L’Angleterre, surtout Londres, où je retourne assez souvent. J’ai beaucoup regretté qu’on n’ait pas pu entrer à l’intérieur de l’Olympia Hall : c’est le premier lieu de la France libre, là où elle est née. Les premiers volontaires du général de Gaulle se sont tous retrouvés là, et nous n’étions pas deux mille ! Il y a aussi cette propriété, Inchmery House, où je suis resté sept mois. C’est là que j’ai appris le sabotage. On avait vue sur la mer, c’était très agréable. Je suis revenu aussi dans la chambre de Moulin à Lyon. C’est un passé tout à fait à part dans ma vie. J’étais un enfant et, tout d’un coup, il y a eu cette chose absolument imprévue : la défaite. Je suis parti et je suis devenu un homme. Ces lieux-là conservent pour moi le souvenir de ma jeunesse. Les autres endroits qui ont jalonné ma vie, je n’y suis jamais retourné. Le passé, c’est le passé.
Vous montrez également le Jean Moulin moins connu, peintre et amateur de littérature. Qu’est-ce qui vous touchait chez lui ? D. C. : C’est le premier patron que j’ai eu. Je n’avais pas 22 ans. Tout d’un coup, je devenais un homme parce que j’avais une mission. J’étais responsable du travail que j’allais faire ! Jean Moulin m’a transmis l’image d’un homme et la manière dont il faut se conduire dans la vie. C’était un modèle. Il était particulièrement attachant, car il y avait deux personnages en lui. Celui du travail, qui était absolument intransigeant : selon lui, il fallait faire tout ce qui était demandé, c’était un service. Quand c’était complètement fini, il y avait l’homme, à l’opposé de cela. Il aimait rire, il s’amusait beaucoup, il était très critique à l’égard des autres, et il aimait les œuvres d’art, le voyage, la lecture… C’était un homme ouvert sur l’expérience, sur la vie... C’est quelqu’un qui a répondu à la question : qu’est-ce qu’être un homme ? Il faut accomplir la tâche que l’on a choisie, et puis quand on l’a accomplie, alors on peut s’amuser.
Que pensez-vous des célébrations autour du soixante-dixième anniversaire de juin 40 ? D. C. : Deux mille personnes iront en Angleterre à cette occasion. C’est très bien. Mais quelque chose me choque : il n’y avait personne autour de De Gaulle en juin 40, et toute la France va le célébrer en juin. Les Français n’avaient qu’à le suivre en 40 ! La fête de De Gaulle, c’est quand il a descendu les Champs-Elysées en août 1944, avec beaucoup de Français qui n’avaient rien fait jusque-là. Mais en juin 40, il était tout seul, il était inconnu, personne n’en voulait !
Propos recueillis par Anne-Laure Fournier
Repères
• 10 août 1920 : naissance de Daniel Cordier à Bordeaux. • 21 juin 1940 : embarquement pour Alger sur le Léopold II, qui fait finalement route vers Londres. • 26 juin 1940 : arrivée à Anerley School, près de Londres. • 2 juillet 1940 : rencontre avec de Gaulle à l’Olympia Hall. • Octobre 1940-été 1941 : aspirant dans la campagne anglaise. • Eté 1941-été 1942 : apprenti « terroriste » du BCRA (Bureau central de renseignements et d’action). • 25 juillet 1942 : parachutage près de Montluçon. • 30 juillet 1942 : rencontre avec Rex (Jean Moulin) à Lyon. • Eté 1942-été 1943 : secrétaire de Rex. • 27 mai 1943 : première réunion du Comité national de la Résistance à Paris. • 21 juin 1943 : arrestation de Jean Moulin à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon. • 22 juin 1943 : au métro Châtelet, à Paris, Daniel Cordier apprend l’arrestation de Rex. • 2 novembre 2009 : Daniel Cordier reçoit le prix Renaudot de l’essai pour Alias Caracalla.