Comment permettre aux sourds de ne plus être considérés comme des handicapés ? Pour en débattre, France 5 propose une soirée spéciale avec Carole Gaessler, qui donnera la parole à ses invités autour de la diffusion de Sourds et malentendus. A travers le récit de Sandrine, sourde de naissance, ce film propose une rencontre avec un monde où la langue des signes est porteuse d'une identité et d'une culture, où sourds et entendants peuvent vivre ensemble en acceptant leurs différences.
« J'ai envie de vous montrer qui je suis. » Face à la caméra, Sandrine Herman a voulu nous permettre d'entrer dans la peau de la sourde qu'elle est. En déroulant le fil de sa vie, illustrée par des reconstitutions, elle donne à voir, à sentir, à comprendre avec finesse et humour ce dont la plupart des entendants n'ont pas conscience. Les reportages parmi les sourds — enfants, adolescents et adultes — et les éclairages de spécialistes intervenant en milieu médical ou scolaire complètent cette approche d'un univers méconnu, et souvent source de malentendus. Le premier repose sur l'usage qui a fait des sourds des « malentendants ». « Est-ce que vous êtes "mal-homme" ou… "mal-femme" ? Imaginez que vous passiez une vie à être défini par une idée que la majorité a de vous dans le "mal-quelque chose"… » s'étonne un enseignant. Pour Sandrine, le malentendu a commencé dès son plus jeune âge, lorsque ses parents ont perdu le lien avec elle le jour où ils ont compris qu'elle était vraiment sourde. « La plupart du temps, être atteint de surdité, c'est être véritablement handicapé du langage de la parole, explique le psychanalyste André Meynard. Ceci est bien sûr complètement abusif et tout à fait partial, puisqu'un petit enfant est parfaitement à même de prendre parole au travers de la gestuelle… Dès lors qu'on lui en donne la possibilité. » Une dimension majoritairement absente du discours médical servi aujourd'hui aux parents désemparés que l'on veut rassurer. « La manière dont le dépistage a été organisé conduit à penser que la surdité est une maladie qui se soigne et qui se guérit », explique le Dr Benoît Drion, coordinateur du réseau Sourds et Santé en région. « On dénie la surdité, on fait comme si l'enfant n'était pas sourd, comme s'il allait un jour ne plus l'être. »
Pour Sandrine, le chemin de l'oralité souhaité par ses parents va suivre les détours d'un parcours du combattant. Seule sourde dans un milieu d'entendants, elle perd pied peu à peu et s'enferme dans sa bulle. « Quand j'étais petite, je pensais que les gens communiquaient par télépathie. Alors j'envoyais des messages avec ma tête… mais ils ne me répondaient pas. Alors j'ai été voir du côté de la nature. L'arbre me disait qu'il allait me protéger… La pluie me disait que c'était la fête… » Elle vit la pose d'appareils auditifs comme une intrusion physique violente. Le salut viendra plus tard, lors de son entrée dans une école spécialisée pour sourds. « Toutes mes peurs sont parties... J'avais 9 ans, c'est la première fois que j'ai eu une amie. » Longtemps, la langue des signes a été interdite aux sourds pour les obliger à parler. Aujourd'hui, même si elles sont encore rares, des écoles bilingues permettent la scolarisation d'enfants sourds avec des enfants entendants. Une expérience qui a prouvé son efficacité. « C'est vraiment important qu'ils soient à l'aise dans leur expression signée », remarque un enseignant sourd. Ce qui l'est tout autant, c'est la rencontre de deux mondes qui apprennent à se connaître et à partager. Pour Sandrine, le choix devient très clair à l'adolescence. Trop de frustrations familiales la décident à « couper sa voix » et à ne plus s'exprimer qu'en langue des signes. Elle trace désormais son chemin toute seule et, des scènes de théâtre à la télévision, elle choisit de militer « pour que les sourds soient reconnus, qu'ils participent à la société ». Un combat relayé dans ce documentaire qui tend à montrer que les sourds ne sont peut-être pas toujours ceux que l'on croit…
Anne-Laure Fournier
Carole Gaessler aux commandes de cette émission spéciale
Pour accompagner la diffusion du documentaire, Carole Gaessler recevra Sandrine Herman, auteure du film et rédactrice en chef de l'émission L'Œil et la Main ; Jérémie Boroy, président de l'Unisda (Union nationale pour l'insertion sociale du déficient auditif), sourd qui parle et signe, et le Dr Jean Dagron, de l'Unité d'accueil et soins pour les patients sourds, à Marseille. Ils débattront d'identité, d'éducation, d'oralité et de signes, d'emploi, de centres-relais, de discrimination ou encore d'intégration.
« L’Œil et la Main »
Seule émission en langue des signes du paysage audiovisuel français, L'Œil et la Main, produite par Point du Jour, s'adresse aussi bien aux sourds qu'aux entendants. Présentée par Daniel Abbou et Isabelle Voizeux, chaque émission de 26' est consacrée à un thème illustré par un film documentaire ou un reportage. L'objectif est de mettre en images le point de vue de sourds et de porter un regard différent sur le monde. Diffusion : lundi à 8 h 30 (sauf le premier lundi du mois). Rediffusion : samedi à 22 h 30 (sauf le premier samedi du mois).