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Karine Le Marchand
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Pendant l'été nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir les prinicipaux dossiers de l'émission "On n'est pas que des Parents".

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Comment reconnaître un manipulateur ?



Il est des contes de fées où le monstre se transforme en prince. Parfois, c’est l’inverse qui se produit. Peu à peu, celui qui vous murmurait des mots d’amour commence à vous faire douter de lui et surtout, de vous… Aux mensonges succèdent les menaces, les humiliations.



Dans ce type d’histoires, on évoque la manipulation, la perversité… Quel est le terme le plus approprié quand il s’agit d’une relation de couple ?

Marie-France Hirigoyen : Il y a violence psychologique, lorsqu’une personne adopte une série d’attitudes et de propos qui visent à dénigrer et nier la façon d’être d’une autre. Cela se fait d’une façon très subtile, par des procédés indirects (gestes ou paroles de mépris, d’humiliation et de disqualification).

Dans un couple, il est très facile de passer de la manipulation défensive (disputes…) à la violence psychologique. Dans ce cas, l’autre n’a pas les moyens de répliquer car il est paralysé par des procédés d’emprise…

Ce sont presque toujours des femmes qui se plaignent de ce type de violences. Cela veut-il dire qu’elles en sont les seules victimes ?

M. F. H. : Tout d’abord, il faut être prudent et ne pas parler trop vite de "victimes" car toutes les manipulations ne sont pas des agressions. Ensuite, il faut dire que les femmes savent aussi bien que les hommes utiliser la manipulation. Néanmoins, dans la pratique, les femmes sont plus souvent victimes de violence psychologique car elles ne réagissent pas suffisamment tôt. On ne leur apprend pas assez à dire non et à réagir à temps. On apprend trop aux petites filles à être tolérantes, maternantes… "Un jour, mon prince viendra et j’accepterais tout."

On voit que ce type d’histoires se répète souvent dans la vie de certaines femmes. Comment expliquer cette tendance à tomber sur des "manipulateurs" ?

M. F. H. : C’est compliqué. Sans parler de masochisme, il y a des personnes qui sont plus vulnérables que d’autres parce qu’elles savent moins bien se défendre. Une première agression psychologique attaque les barrières psychiques d’une personne et ensuite, c’est comme si ses défenses devenaient poreuses, et elle ne saura pas à quel moment il faut réagir.

Vous nous disiez qu’aujourd’hui, les adultes, comme les enfants, ont des problèmes avec les limites…

M. F. H. : A notre époque, à force de dire que tout est possible, on ne sait plus ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Il faudrait apprendre aux enfants à repérer ce qui est bon pour eux, ce qu’ils sont en droit de ne pas supporter et aussi ce qu’il ne faut pas imposer aux autres. La limite n’est pas la même pour chacun. Il faut avoir confiance en son ressenti.

La naissance d’un enfant peut être un déclenchement, l’occasion de découvrir une nouvelle facette de son compagnon ?

M. F. H. : Les violences, qu’elles soient physiques ou psychologiques, arrivent souvent à l’annonce d’un enfant ou pendant la grossesse. D’une part, l’enfant à venir peut être perçu comme un intrus qui va retirer à l’homme l’attention de sa compagne. D’autre part, cela peut faire ressurgir des angoisses liées à des expériences précoces difficiles, en particulier avec sa propre mère. L’homme devra renoncer à une position d’adolescent pour devenir père.

L’arme favorite des manipulateurs est de culpabiliser l’autre sans jamais se culpabiliser soi-même ?

M. F. H. : En effet, ce qui caractérise la violence en général est que c’est toujours la faute de l’autre. La culpabilité est toujours portée par la victime. Les agresseurs ne sont pas à proprement parler conscients de leurs agissements mais ils ont conscience qu’ils dépassent les limites. S’ils sont démasqués et que l’on dénonce leur comportement, ils se poseront en victime. Du coup, c’est l’autre qui se culpabilisera. La culpabilité de la victime est un élément important de la mise sous emprise.

Est-il possible de reconnaître un manipulateur ? A quels signes ?

M. F. H. : C’est très difficile parce que ce sont de bons séducteurs… Au début, ils ne montrent pas leur mauvais coté et les femmes se disent : "Ça y est, j’ai trouvé l’homme de ma vie".

Ils ont un mode de communication particulier, que j’ai appelé, la communication perverse. Plus l’autre est en confiance, plus on le déstabilise… Se moquer, attaquer les points faibles... Au contraire d’une scène de ménage, où il y a une règle tacite qui est que l’on peut se balancer des horreurs, mais ne pas toucher le point irréversible, celui qui blesse définitivement.

Quel est leur profil ?

M. F. H. : Ces individus sont mégalomanes mais fragiles. Ils ont besoin de se grandir en rabaissant les autres. Ils établissent avec leur cible des relations fondées sur les rapports de force, la méfiance et la manipulation.

L’autre est une "chose" gênante, indigne du moindre respect, il doit être déstabilisé, empêché de penser, dévalorisé. Il leur faut dominer ou détruire tous ceux qui pourraient être une menace pour leur pouvoir. Ce n’est pas la relation à l’autre qui les intéresse mais le pouvoir qu’ils peuvent avoir sur l’autre.

Ils sont également prêts à mentir sans scrupules pour sauver leur image, à maquiller les faits pour cacher leurs faiblesses ou leurs insuffisances. Avec ces individus, non seulement le dialogue ne permet pas d’améliorer la situation mais bien au contraire, il est utilisé de façon manipulatoire pour mieux piéger la personne ciblée.

Comment se sortir de ces situations invivables ? M. F. H. : Il me paraît important de repérer ses limites. Avec mes patients, je travaille sur les limites pour qu’ils apprennent à nommer et à repérer un mauvais comportement, qu’ils se posent la question : "Est-ce que ça me convient ?". Si on agit tôt, il est possible de sauver le couple. Plus on tarde, plus c’est grave.

L’emprise peut-elle durer toute une vie ?

M. F. H. : Il ne suffit pas de se séparer pour que l’influence se lève. On voit de plus en plus de séparations extrêmement violentes où un individu violent psychologiquement refuse de lâcher l’autre, l’envahit, lui pourrit la vie et continue à le culpabiliser. Il y a des emprises qui ne cessent jamais : "Je ne te lâcherais jamais. Je te pourrirais la vie même si ça doit passer par les enfants !".

Il faut donc apprendre à ne pas réagir afin de vivre pleinement sa liberté. Une fois qu’elles sont parties, ces personnes sont soulagées.

Rompre, c’est déjà commencer un travail de reconstruction ?

M. F. H. : Oui, même si c’est assez long. Ces femmes sortent plus fortes de ces expériences.



> Marie-France Hirigoyen
Psychiatre, psychanalyste et auteur de l’ouvrage Le harcèlement moral, paru aux éditions Syros/La Découverte en 1998
Animé par :
Karine le Marchand

Journaliste :
Bertrand Jeanneau

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